Qu’est-ce que la réputation ? Comment se construit-elle et pourquoi nous obsède-t-elle ? La philosophe Gloria Origgi propose une analyse stimulante de cette notion aussi centrale dans notre époque que marginale dans les recherches en sciences sociales.

Si la célébrité est une notion de plus en plus analysée dans le champ de l’histoire (Antoine Lilti) ou dans celui de la sociologie (Nathalie Heinich), la réputation, concept pourtant central de notre temps présent, échappe le plus souvent aux grilles d’analyse des sciences sociales. 

Philosophe et chercheur au CNRS, auteur en 2008 de Qu’est-ce que la confiance ? (Vrin), l’Italienne Gloria Origgi vient aujourd’hui combler ce manque étrange avec un essai stimulant ouvrant des pistes de réflexion sur les sens et les territoires contrastés de cette obsession contemporaine, dont internet a radicalisé l’impact depuis plus de dix ans à travers les effets de l’e-reputation. Bien que négligée par les sciences sociales dominantes qui ne perçoivent la réputation que comme une “illusion psychologique” ou un pur “fantasme”, l’auteur observe néanmoins que des pans entiers de la sociologie, de la psychologie, de l’économie ou de l’anthropologie “sont consacrés à l’analyse de l’impact de la trace sociale de notre image sur nos actions et nos motivations”. Manière de signaler que la réputation travaille nos esprits, jamais totalement tranquilles lorsqu’on les confronte à l’évaluation par les autres de nos actes et de nos gestes.

Le grand mérite du travail de Gloria Origgi est d’en faire ici un objet d’étude systématique, nourri de recherches issues de nombreuses disciplines. Se situant dans la perspective méthodologique d’une “épistémologie située”, la philosophe entend simplement faire l’histoire du présent, c’est-à-dire “analyser comme un concept s’est structuré et stabilisé à un certain moment de l’histoire, autour de quelles valeurs, de quelles pratiques, pour en comprendre l’usage actuel“. Il s’agit au fond pour elle d’expliquer pourquoi la réputation est si importante dans nos sociétés actuelles, “comment elle circule et se transforme“, et comment “elle influence ce que les autres disent de nous”.

Chacun projette une situation initiale donnée qui conditionne la façon dont il sera perçu

Chacun perçoit naturellement dans sa propre existence combien sa réputation, produite et véhiculée par de nombreux circuits, forme le cœur de son identité sociale, par-delà les malentendus et les manipulations toujours possibles. La réputation forme ce “puissant système rétroactif de soi sur soi-même qui constitue notre identité sociale et qui intègre dans notre autoperception comment nous nous voyons vus“, écrit l’auteur. Ce double de nous-mêmes, précise-t-elle, “n’est pas créé par la simple réflexion, mais par la réfraction de notre image déviée et multipliée dans le regard des autres“.

Le moi social, cette “partie de nous qui vit dans les autres“, n’est donc que le résultat d’une construction permanente de soi, d’une mise en scène de soi dans la vie quotidienne, pour reprendre les mots célèbres du sociologue Erving Goffman. Chaque personne est l’acteur de sa propre mise en scène sur un grand théâtre social ; chacun projette une situation initiale donnée qui conditionne la façon dont il sera perçu. C’est d’ailleurs ce qui nous distingue le plus clairement des autres espèces : “ce regard des autres intériorisés qui nous obsède en permanence“. Cette obsession émerge même à un âge très précoce, dès le fameux stade du miroir analysé par Freud et ses disciples.

Mais, comme nous le savons tous, le contrôle par nous-mêmes de notre double nous échappe souvent et reste par définition imparfait, voire impossible. D’où l’angoisse répétée qui accompagne la perte de la réputation : une “anxiété proustienne concernant notre statut toujours incertain auprès des autres et l’ambivalence profonde que ces sentiments provoquent“. Notre réputation, “à la fois familière et étrangère”, indexée aux signes que nous émettons, reste dans les mains du monde social. Ses mains peuvent être sales autant que magiques, tout dépend du processus de construction et de développement de cette réputation, autant stratégique qu’incertaine.

Les réputations “informelles” opposées au ranking

La démonstration de Gloria Origgi, pour le coup originale, oscillant entre de nombreuses références, conclut à cette puissance constitutive de la réputation à l’heure où le statut social d’un individu est forcément rehaussé par l’attention que les médias et le web lui portent. La réputation a la valeur d’une “grandeur symbolique“, c’est-à-dire d’un signal qui “stabilise ou déstabilise notre identité sociale“. De l’âge de l’information, nous sommes ainsi passé à l’âge de la réputation dans lequel “l’information n’aura de valeur que si elle est déjà filtrée, évaluée et notée par les autres“.

Pour étayer sa réflexion, l’auteur s’attarde en particulier sur trois cas d’études spécifiques : comment se déploie la réputation sur internet (le rôle de l’information), comment se construit la réputation du vin (la formation du goût) et comment naît la réputation académique (la construction du savoir). Au cœur de cette cartographie des divers modes opératoires, une distinction se dessine : celle qui oppose les réputations “informelles” (ragots, gossip…), aux effets parfois dévastateurs, et les réputations “objectives”, liées à des systèmes d’évaluations, au “ranking”, aux hiérarchies d’informations établies par les algorithmes sur internet. La vigilance critique dans l’usage des indicateurs de réputation s’impose aujourd’hui comme une évidence, dans la mesure où les règles et mécanismes des systèmes d’évaluation sont vicieux et imparfaits, à l’image du critère de productivité scientifique censé (mal) évaluer la qualité d’un chercheur.

Dans tous les cas, ce qu’on dit de nous nous confère toujours une certaine place dans l’espace social. “Etre, c’est pouvoir être comparé” : c’est dire combien jouer de sa réputation consiste à jouer avec sa vie ; à ses risques et périls.

Source : lesinrocks

Gloria Origgi, La réputation, qui quoi de qui (Puf, 298 p, 19 €)

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