Les réseaux sociaux imprègnent désormais tellement nos vies qu’ils en finissent même par absorber l’instant de notre mort et de ce qui potentiellement peut s’ensuivre sur le Web pour notre image et le souvenir de nos proches. Doit-on y voir un bouleversement profond et durable de la condition humaine à deux doigts d’une immortalité numérique ou tout simplement l’incarnation digitale de rituels qui ont toujours ponctué la conclusion du mystère d’une vie humaine ? Illustrations en quelques exemples bien réels.

Le 6 mai dernier, une dirigeante d’entreprise américaine très en vue et régulièrement rompue aux gros titres pour ses succès économiques et managériaux, a déclenché un buzz inattendu. Cette jeune femme s’appelle Sheryl Shandberg et elle n’est pas n’importe qui. Elle préside en effet en tant que n°2 aux destinées du plus célèbre des réseaux sociaux du monde, Facebook. Et c’est précisément sur ce réseau qu’elle anime aux côtés de Mark Zuckerberg qu’elle a choisi de partager publiquement sur sa page personnelle, une douloureuse et brutale nouvelle : la mort soudaine de son époux, Dave Goldberg, également figure de proue de la Silicon Valley et décédé accidentellement dans une salle de sport.

Besoin de communion ?

Mais au-delà de simplement publier le faire-part de décès qui sied généralement à toute personne publique subissant un deuil, Sheryl Shandberg a fendu l’armure de la femme conquérante. Auteure assertive de « Lean In », un livre manifeste pour promouvoir la parité homme-femme dans une carrière professionnelle, elle s’est cette fois racontée avec la sincérité sans fard et émouvante d’une épouse et d’une mère dévastée par la perte de son mari. Avec des phrases fortes et sans fioritures comme (1) : « J’ai appris à demander de l’aide, et j’ai réalisé combien j’en ai besoin. Jusqu’ici j’ai été la grande sœur, la patronne, celle qui fait et celle qui organise. Je n’avais pas prévu ce qui s’est passé, et quand c’est arrivé, j’étais incapable de faire quoi que ce soit ». L’émotion des internautes fut immense avec à ce jour près de 390 000 likes, plus de 23 000 partages et 14 000 commentaires et non des moindres comme ceux de Mark Zuckerberg, sa sœur Randi ou encore des figures médiatiques comme Ariana Huffington et Jeff Jarvis. Sans parler de la couverture médiatique sans précédent que cette prise de parole émouvante engendra.

Trente jours plus tard après l’enterrement de son époux, Sheryl Shandberg a publié un deuxième message de remerciements et de souvenirs forts de sa vie avec Dave Goldberg. A nouveau, l’émoi fut à son comble avec plus de 880 000 likes, 392 000 partages et 70 000 likes où se mêlaient indifféremment stars de l’industrie numérique nord-américaine et quidams simples utilisateurs de Facebook. De toute la jeune histoire des réseaux sociaux, c’est véritablement la première fois qu’une haute dirigeante se livre autant sur un drame privé. D’ordinaire, les confessions post-mortem étaient récupérées par un magazine people ou un entretien exclusif sur une chaîne de télévision. Maintenant, le recours au réseau social augure sûrement d’une nouvelle époque où des personnalités privilégieront le Web social en guise de notice nécrologique et sans doute de besoin de communier plus directement avec le public.

Facebook et consorts : un cimetière en puissance ?

Si d’aucuns se battent actuellement pour instaurer un droit à l’oubli et une protection des données personnelles de son vivant plus drastiques, la question de l’identité numérique après un décès n’est pas neutre pour autant. Certains observateurs du Web se sont même livrés à de savants calculs pour tenter de déterminer combien de personnes sont passées de vie à trépas tout en continuant d’exister en ligne sur Facebook. Une étude de l’agence américaine Webpage FX (voir infographie en fin de billet) avait ainsi estimé en 2014 que plus de 10 000 profils Facebook rendaient l’âme chaque mois soit depuis 2006, l’équivalent de 30 millions de décès. Un phénomène naturel qui est donc loin d’être marginal.

En France, la CNIL (Commission nationale Informatique & Libertés s’est d’ailleurs rapidement penchée sur le sujet de cette mortalité numérique pouvant paradoxalement demeurer gravée pour l’éternité. A ce jour, la question n’est toujours pas clairement tranchée et l’encadrement juridique de la présence digitale d’un défunt comporte encore bien des failles. Sur son site (2), la CNIL prévient toutefois : « Les droits d’accès, de modification, et de suppression prévus par la loi sont des droits personnels qui s’éteignent à la mort de la personne concernée. La loi ne prévoit pas la transmission des droits du défunt aux héritiers : un héritier ne peut donc, sur le fondement de la loi Informatique et Libertés, avoir accès aux données d’un défunt. La loi autorise toutefois les héritiers à entreprendre des démarches pour mettre à jour les informations concernant le défunt (enregistrement du décès par exemple) ».

Confrontés à des requêtes à répétition, les géants du Web cherchent eux-mêmes à fournir des réponses les plus adéquates possibles. Depuis avril 2015, Facebook propose ainsi une fonctionnalité baptisée « Legacy Contact ». Celle-ci permet à un tiers de confiance (généralement un membre de la famille) d’accéder au compte d’un utilisateur décédé pour transformer le profil en « mémorial » virtuel et, le cas échéant, récupérer les photos du profil et des archives des publications. Déjà en 2009, Facebook avait jeté les premières bases du concept de « mémorial digital » suite au décès d’un proche d’un de ses ingénieurs. En France, les proches d’Olivier Ferrand, homme politique de gauche et fondateur du think tank Terra Nova, ont ainsi choisi cette approche pour continuer à perpétuer le souvenir ce haut fonctionnaire engagé brusquement disparu en juin 2012. Sa page est aujourd’hui régulièrement mise à jour avec des messages de proches ou encore des cérémonies d’inauguration de lieux publics au nom de l’élu décédé. De façon similaire, Google a mis en place une sorte de « testament numérique» qui vise in fine à faire éradiquer des comptes devenus inactifs du fait de la mort de ses titulaires.

Des services digitaux ad hoc

Pour les maniaques ou les pointilleux de l’oraison funèbre, il existe même des services spécifiques qui visent à faire de votre mort numérique (à condition qu’elle soit intrinsèquement liée à une mort terrestre !) un service autant calibré que ce que dispensent d’ordinaire les très classiques pompes funèbres. Ainsi, depuis 2006, un neuroscientifique américain David Engleman a lancé une start-up dénommée Deathswitch. Grâce à un logiciel particulièrement élaboré et la modique somme de 19,95 $ par an pour tout souscripteur, le système s’active automatique en cas de trépas validé de ce dernier. Il envoie alors des courriels avec différentes instructions à des personnes pré-désignées allant de la simple récupération de mots de passe de comptes à des messages nettement plus prosaïques désignant par exemple des bénéficiaires de contrats d’assurance ou même des secrets jamais avoués de son vivant. Le tout pouvant même être diffusé en podcast ou en vidéo et ceci jusqu’à 30 ans après votre départ (3) !

Dans un registre similaire (mais peut-être moins zombie intrusif !), des entreprises de pompes funèbres américaines offrent aux familles en deuil des services funéraires en ligne ! C’est ainsi le cas de FuneralOne qui depuis 2002 permet à des proches et des amis ne pouvant se rendre physiquement à des obsèques, de suivre celle-ci via une retransmission vidéo sur le Web. Même les préparatifs, le choix des textes lus lors de la cérémonie et autres rituels spécifiques à un adieu définitif peuvent désormais être accomplis à distance selon des tarifs allant de 100 $ pour la version la plus basique jusqu’à 2395 $ pour un webcast aux allures de vidéo-conférence planétaire (4).

Un désir déplacé d’immortalité ?

Mort-Gordon-BellL’irruption du Web et des réseaux sociaux dans la survenue de la mort d’un individu n’a pas fini de faire couler de l’encre. Pour les plus jeunes générations, les réseaux sociaux peuvent même parfois malheureusement devenir mortifères. A ce titre, les médias se font régulièrement écho des cas de harcèlement violent, de vengeances sordides et d’humiliations sans bornes conduisant les adolescents les plus fragiles à se supprimer. Chacun se souvient de la très triste fin de la jeune Canadienne, Amanda Todd en 2012. Désespérée par la traque en ligne sans relâche qu’un adulte lui infligeait en dévoilant des photos intimes, la jeune fille avait alors diffusé une ultime vidéo sur YouTube dénonçant son calvaire avant de commettre l’irréparable.

Les tréfonds de l’âme humaine connaissent également d’autres étranges rebonds sur la Toile sociale. C’est le cas notamment de Gordon Bell. Cet ingénieur américain travaillant chez Microsoft s’est mis en tête d’archiver intégralement sa vie. Rien n’échappe à sa digitalisation quotidienne compulsive : une ballade est retracée par GPS, une photo ou une lettre sont scannées et ainsi de suite depuis plus d’une dizaine d’années. A tel point qu’il en a tiré un livre publié en 2011 et intitulé « Total Recall » où il raconte les motivations profondes de son projet : fournir une sorte d’avatar exhaustif et bavard à sa future descendance une fois que lui-même sera mort et enterré ! Autrement dit, il s’agit de tutoyer l’immortalité en passant de la « chair et les os » aux « mégabits virtuels » d’un clone numérique. Est-ce vraiment si souhaitable de vouloir rester connecté à tout prix et sublimer la mort 2.0 ? L’histoire ne le dit pas encore !

Mort réseaux sociaux

Sources : leblogducommunicant2-0 

– (1) – Elsa Conesa – « Le buzz des Etats-Unis : Sheryl Sandberg sort de son silence et bouleverse la toile » – Les Echos – 6 juin 2015
– (2) – « Mort numérique ou éternité virtuelle : que deviennent vos données après la mort ? » – CNIL.fr – 31 octobre 2014
– (3) – Jon Mooallem – « The talking dead – Communication from Beyond the final frontier » – Wired – 20 novembre 2014
– (4) – Lex Berko – « Death on the Internet: The Rise of Livestreaming Funerals » – The Atlantic – 15 décembre 2014

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