Faux followers, apparts loués à la journée, shootings dans des jets qui ne décollent jamais… Pour attirer abonnés et partenariats juteux, certains influenceurs bidonnent leurs existences virtuelles. #ondécrypte

L’auteure du plus gros buzz de la cuvée 2019 du festival Coachella ? Ce n’est pas une des stars invitées à jouer sur scène, Kanye West, Ariana Grande ou Aphex Twin, mais une influenceuse. En avril dernier, à Indio, au beau milieu du désert californien, Gabbi Hanna révélait à ses centaines de milliers d’abonnés que grâce à sa maîtrise de Photoshop et son imagination débordante, la jeune femme avait intégralement falsifié ses photos de l’événement sur son compte Instagram.

En un mot, elle avait fait croire à sa présence sur place à grand renfort de pauses avec perruques colorées, crop tops en résille et bracelets all access factices superposées à des images réellement prises lors du festival. Une entourloupe qu’elle détaille dans une vidéo de vingt-trois minutes devenue virale. Dans ce cri d’alerte destiné à révéler aux plus crédules les coulisses peu reluisantes du quotidien « idyllique » des starlettes d’Instagram, elle lâche cette phrase saisissante :

« Les réseaux sociaux sont un mensonge. »

Depuis peu, les révélations sur les différents outils et méthodes de triche des influenceurs ne cessent en effet de s’accumuler. Si on connaissait le recours aux faux followers depuis plusieurs années, il s’avère que ceux-ci alimentent également les profils d’influenceurs supposés au-dessus de tout soupçon. En témoigne la vidéo scandale publiée l’an dernier par Guillaume Ruchon, YouTubeur populaire, qui levait le voile sur ces pratiques obscures et y pointait du doigt les imposteurs.

La source de ces likes achetés à prix d’or ? Des « fermes à clics » localisées en Asie qui abritent des centaines de téléphones likant les profils, photos et vidéos en continu, pilotés par ordinateur. Les possibilités d’imposture en ligne semblant infinies, il est de plus en plus compliqué pour les insiders du milieu de faire la part des choses. Cette situation révolte les influenceurs intègres, ayant pris le temps de se créer une communauté authentique, post après post.

Parmi eux, Camille Farrugia, connue par les utilisateurs d’Instagram sous le pseudonyme de @Holycamille : « Cela traduit un problème propre à notre époque, se faire passer pour ce qu’on n’est pas afin d’exister aux yeux des autres. C’est d’une tristesse infinie. Le vrai souci, c’est que des gens y croient ! Le public de ces influenceurs se fait escroquer, puis les marques et les agences qui y participent activement en sachant que c’est tout sauf honnête… »

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500k followers and not a single place in your tiny, dark and poorly appointed NYC apartment to get that perfectly posed, Instagram worthy, well-lit shot? (Let’s be real here, even in the “Deep ‘Shwick” it’s ridiculously hard to find a chic spot these days at the right price.) That’s OK – @villagemarketing has got you covered at their #villagestudio — Curious what this place looks like? Click on the link in our bio for Chelsea Ritschel’s article and see if you’ve seen that background before while following your favorite influencer. (We will be chillin’ with an aperol spritz on the roof.) — Interested in curating an integrated marketing program that includes an influencer strategy to your current marketing mix? Slide into our DM’s and we’ll chat! — #influencers #influencerswanted #chic #apartmentstyle #nycstyle #interior #interiordesign #gettheshot #lighting #influencerlife #lifestyle #lifestylephotography #wayfair #independent — Photo courtesy of Independent

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L’appartement new-yorkais à louer pour influenceurs fortunés

Dans cet univers où les apparences priment, des entreprises créent des solutions sur-mesure. Le concept ? Fabriquer des success story factices afin de faire croire à un mode de vie fastueux. C’est ainsi qu’ouvrait à New York fin 2018 le premier appartement prêt-à-photographier, concocté sur-mesure pour les aspirants influenceurs. Un penthouse à louer le temps d’une séance photo, à la déco épurée et photogénique à souhait. Citations féministes affichées aux murs, meubles vintage millennial pink, beaux livres savamment disposés sur les tables basses et terrasse panoramique qui n’attend que son hashtag #HomeSweetHome : rien ne manque à l’appel de ce tableau Pinterest grandeur nature de 185 m2.

Cette parfaite toile de fond a néanmoins un coût, puisqu’on parle de 15 000 euros pour quelques jours de location. De son côté, la société russe Private Jet Studio propose à ces derniers des shootings dans un jet privé qui ne décolle jamais moyennant 212 euros de l’heure avec un photographe professionnel pour immortaliser la scène tragicomique. Dans la même veine, la Private Jet Experience, installation d’art contemporain itinérante de l’artiste autoproclamé Matty Mo a fait le tour des Etats-Unis. Initialement créée dans l’enceinte d’une boutique Fred Segal de Sunset Boulevard à Los Angeles, cette attraction fétiche reproduisant l’intérieur d’un avion privé s’est même vue exposée à Art Basel Miami. Le faux est alors si bien imité qu’il devient une œuvre…

Bien que révélée au grand jour par de nouveaux outils d’analyse, tel Hype Auditor, cette mascarade ne rebute pas les grands noms des industries de la mode et de la cosmétique, qui continuent de s’attacher les services d’influenceurs aux abonnés suspects. « Disons que le terme influenceur est tellement flou que rien que le fait de se retrouver dans le même panier que ces personnes nous discrédite, estime Camille Farrugia. Pourtant, je n’ai pas l’impression de faire partie du même monde, on touche un public bien distinct. C’est juste agaçant de se dire que certaines marques préfèrent investir dans de la poudre aux yeux juste parce que les statistiques sont plus importantes à court terme. »

Et quand bien même les marques de luxe ou d’hôtellerie se détourneraient de ces collaborateurs, certains ont déjà trouvé la parade. Comme l’a révélé l’hebdomadaire américain « The Atlantic », de nombreux jeunes influenceurs publient des posts mettant en avant de prestigieux sponsors dont… ils ne bénéficient pas. Ils remercient ainsi ouvertement une marque comme Chanel, la mettent en lien alors qu’elle ne leur pas fourni le produit qu’ils montrent, ni ne les paye pour cela. Certains achètent même les produits désirés, se photographient, puis vont les rendre et se faire rembourser.

Le jet privé (qui ne décolle jamais) à louer pour faire croire qu’on vit comme un millionnaire

La maxime « Fake it’til you make it » (« fais semblant jusqu’à ce que ça marche ») serait ainsi devenue celle des égéries des réseaux sociaux. C’est ce qu’affirme du moins Chloé, qui fut durant deux ans chef de projet de l’une des agences d’influenceurs parisiennes les plus réputées :

« Instagram est un miroir déformant bourré de vices cachés. Je ne parle pas de la simple mise en scène élémentaire que nous appliquons tous à notre petit niveau en nous montrant sous notre meilleur jour, en vacances et bronzé, mais bien de réelles tromperies sur la marchandise… »

Des impostures, elle en a vues plus qu’à son tour : « Je me souviens tout particulièrement d’une influenceuse assez connue, comptant plusieurs centaines de milliers de followers. Elle s’était créé une existence de rêve 100 % toc, et les marques partenaires tombaient toutes dans le panneau. Elle récupérait des photos de palaces du monde entier qu’elle postait en Story comme si elle y était en temps réel ; dénichait des photos de plats de restaurants étoilés grâce aux géolocalisations des établissements, qu’elle repostait en faisant croire qu’il s’agissait des siennes. Elle prétendait être en route pour le festival de Cannes avec de vieux clichés recyclés d’année en année, louait des sacs et des tenues de luxe à la semaine en postant ensuite des légendes “Nouvelle folie, je me suis fait plaisir !”J’étais médusée en voyant les commentaires ébahis de ses fans que sa vie faisait fantasmer. »

Non seulement, ce phénomène ressemble à s’y méprendre à un épisode de la série « Black Mirror » mais il accélère l’uniformisation d’Instagram qui porte déjà aux nues un art de vivre standardisé. Des sociétés de production offrent désormais des packages YouTube et Instagram aux personnes souhaitant capitaliser sur leur demande en mariage avec un compte dédié. A la clé, des cérémonies sponsorisées par des marques, de la robe de mariée à la pièce montée en passant par les alliances.

Des profils Instagram tels que @she_saidyes ou @paparazziproposals donnent à voir des images aussi kitsch qu’impudiques aux airs de romans-photos contemporains. Autant de compositions créées de toutes pièces où rien ne manque, des lumières avantageuses aux paysages exotiques en passant par les larmes de circonstance de la future épouse. Ce marché de la scénarisation de l’intime prouve que le phénomène des fake news a déjà basculé au stade supérieur : celui de la fake life.

Si on peut se réjouir de voir des personnalités courageuses comme Gabbi Hanna révéler la supercherie, on note au passage que son happening lui a valu des articles dans la presse internationale… et plusieurs millions d’abonnés supplémentaires. Apparemment, si tout est faux, la vérité rapporte encore.

Source : L’OBS / Mélanie Mendelewitsch

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